Traversée à vélo du désert central en Islande, spéléologie à Bornéo, tour du monde à bicyclette, traversée de l’Himalaya, à pied, ou encore traversée de l’Asie centrale à cheval, pour finir en ermite, reclus dans une cabane au fond de la Sibérie; l’homme est un aventurier, un vrai. Voyageur, écrivain, membre de la Société des explorateurs français, Sylvain Tesson est l’un de ces voyageurs à la plume inspirante.

Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois. Je me suis installé pendant six mois dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du Nord. Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, pas de routes d’accès, parfois, une visite. L’hiver, des températures de -30°C, l’été des ours sur les berges. Bref, le paradis S. Tesson.

Quelques pensées.

1. “Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l’or. Sur une Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est l’eldorado.” Dans les forêts de Sibérie

2. “La décroissance ne constituera jamais une option politique. Pour l’appliquer, il faudrait un despote éclairé. Quel gouverneur aurait le courage d’imposer pareille cure à sa population ? Comment convertirait-il une masse à la vertu de l’ascèse ? Convaincre des milliards de Chinois, d’indiens et d’Européens qu’il vaut mieux lire Sénèque qu’engloutir des cheeseburgers ?“ Dans les forêts de Sibérie.

3. “Lire nous confirme que la solitude est un trésor. Un livre peut changer une vie. Et dire qu’il n’y a aucune mise en garde d’inscrite sur la couverture !” Géographie de l’instant présent

4.  “Il est bon de n’avoir pas à alimenter une conversation. D’où vient la difficulté de la vie en société ? De cet impératif de trouver toujours quelque chose à dire. ” Dans les forêts de Sibérie

5. “La campagne s‘était trouvée de nouveaux chefs, des types qui la réorganisaient dans leurs bureaux. De Londres, de Bristol, ils sont venus nous convaincre que l’avenir était dans la production en batterie. Ils disaient qu’aujourd’hui un éleveur doit nourrir des centaines, des milliers de gens entassés dans les villes. La planète n’a plus la place pour le bétail, les hommes n’ont plus le temps de les mener au pré. Sur la même surface, désormais, la technique permettait d’augmenter le rendement ! Il suffisait de ne plus exiger de la terre qu’elle fournisse sa force aux bêtes, mais de leur apporter l’énergie nous-mêmes, sur un plateau !
C’était une révolution. Car nous avions été élevés par des gens qui croyaient à la réalité du sang. Jusqu’ici, les bêtes que nous mangions se nourrissaient d’une herbe engraissée dans le terreau du Dorset, chauffée au soleil du Dorset, battue par les vents du Dorset. L’énergie puisée dans le sol, pulsée dans les fibres de l’herbe, diffusée dans les tissus musculaires des bêtes irriguaient nos propres corps. L’énergie se transférait verticalement, des profondeurs vers l’homme, via l’herbe puis la bête. C’était cela être de quelque part : porter dans ses veines les principes chimiques d’un sol. Et voilà qu’on nous annonçait que le sol était devenu inutile.” Une vie à coucher dehors

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6. “Et si la liberté consistait à posséder le temps ? Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ? Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu. ” Dans les forêts de Sibérie

7. Je préfère les natures humaines qui ressemblent aux lacs gelés à celles qui ressemblent aux marais. Les premiers sont durs et froids en surface mais profonds, tourmentés et vivants en dessous. Les seconds sont doux et spongieux d’apparence mais leur fond est inerte et imperméable. ” Dans les forêts de Sibérie

8. Le vagabond évite tout ce qui risquerait d’enlaidir sa vie. Comme le faisaient les Celtes, il évite les êtres difformes, et rejette les situations conflictuelles, persuadé que la vilenie de l’âme s’exprime dans la laideur extérieure. Au moindre nuage menaçant son esthétique de vie, il prend la tangente. N’avoir qu’un bâton et un chapeau à plume permet de tourner les talons si le climat se gâte….. ” Petit traité sur l’immensité du monde

9. L’asphalte possède des propriétés darwiniennes. Son épandage modifie les comportements des groupes humains. Les villageois raccordés au reste du monde par le goudron rattrapent en quelques mois leur arriération. Tsalka connue cette accélération. Après deux semaines, les rues étaient méconnaissables.
Edolfius avait comparé l’asphalte à un cordon ombilicale, c’était plus que cela : une aorte qui pulsait les mœurs d’en bas jusqu’à la lisière des alpages. Les enseignes lumineuses fleurirent. Des paraboles poussèrent dans l’encadrement des fenêtres. Un jour Tamara accrocha une pancarte “INTERNET HAUT DÉBIT” sous le portrait de Lénine. Dans les vitrines apparurent des produits dont on n’avait à peine soupçonné l’existence et qui s’avérèrent indispensables : des dessous féminins, des aquariums pour poissons tropicaux et des vélos d’appartements. Un panneau Pepsi-Cola clignota sur le fronton de ciment de l’arrêt de bus.” Une vie à coucher dehors

10. ” Il est cependant une autre catégorie de nomades. Pour eux, ni tarentelle ni transhumance. Ils ne conduisent pas de troupeaux et n’appartiennent à aucun groupe. Ils se contentent de voyager silencieusement, pour eux-mêmes, parfois en eux-mêmes. On les croise sur les chemins de monde. Ils vont seuls, avec lenteur, sans autre but que celui d’avancer. ” Petit traité sur l’immensité du monde

11. “S’asseoir devant la fenêtre le thé à la main, laisser infuser les heures, offrir au paysage de décliner ses nuances, ne plus penser à rien et soudain saisir l’idée qui passe, la jeter sur le carnet de notes. Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir. ” Dans les forêts de Sibérie

12. “D’où vient le mauvais goût ? Pourquoi y a-t’il du lino plutôt que rien ? Comment le kitch s’est-il emparé du monde ? La ruée des peuples vers le laid fût le principal phénomène de la mondialisation. Pour s’en convaincre il suffit de circuler dans une ville chinoise, d’observer les nouveaux codes de décoration de La Poste française ou la tenue des touristes. Le mauvais goût est le dénominateur commun de l’humanité. ” Dans les forêts de Sibérie

13. “Comment peut-on préférer mettre les oiseaux dans la mire d’un fusil plutôt que dans le verre d’une jumelle ?” Dans les forêts de Sibérie

14. “Lorsqu’on quitte un lieu de bivouac, prendre soin de laisser deux choses. Premièrement : rien. Deuxièmement : ses remerciements.” L’essentiel ? Ne pas peser trop à la surface du globe.” Dans les forêts de Sibérie

15. “Je pense au destin des visons. Naître dans la forêt, survivre aux hivers, tomber dans un piège et finir en manteau sur le dos de rombières dont l’espérance de vie sous les futaies serait de trois minutes… Si encore les femmes couvertes de fourrure avaient la grâce des mustélidés qu’on écorche pour elles. Il y a cinq jours, Sergueï m’a raconté une histoire. Le gouverneur d’Irkoutsk s’adonnait à la chasse à l’ours de son hélicoptère dans les montagnes qui dominent le Baïkal. Le MI8, déstabilisé par une rafale, s’est écrasé. Bilan, huit morts. Sergueï : “Les ours devaient danser la polka autour du brasier.” Dans les forêts de Sibérie

16. “Rien ne vaut de passer un bon moment avec soi même, à parcourir les rayonnages de sa bibliothèque intérieure. ” Petit traité sur l’immensité du monde

17. “L’espérance est une insulte à l’instant.” Aphorismes dans les herbes

18. “En ville, le libéral, le gauchiste, le révolutionnaire et le grand bourgeois paient leur pain, leur essence et leurs taxes. L’ermite, lui, ne demande ni ne donne rien à l’Etat. Il s’enfouit dans les bois, en tire substance. Son retrait constitue un manque à gagner pour le gouvernement. Devenir un manque à gagner devrait constituer l’objectif des révolutionnaires. Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt est plus anti-étatique qu’une manifestation hérissée de drapeaux noirs.” Dans les forêts de Sibérie

19. “La cabane mesure trois mètres sur trois. Un poêle en fonte assure le chauffage. Il deviendra mon ami. J’accepte les ronflements de ce compagnon-là. Le poêle est l’axe du monde. Autour de lui, tout s’organise. C’est un petit dieu qui possède sa vie propre. Lorsque je lui fais offrande de bûches, je rends hommage à Homo erectus, qui maîtrisa le feu. Dans sa Psychanalyse du feu, Bachelard imagine que l’idée de frotter deux bâtonnets pour alllumer l’étoupe fut inspirée par les frictions de l’amour. En baisant, l’homme aurait eu l’intuition du feu. Bon à savoir. Pour étancher la libido, penser à regarder les braises.” Dans les forêts de Sibérie

20. “L’ermite se tient à l’écart, dans un refus poli. Il ressemble au convive qui, d’un geste doux, refuse le plat. Si la société disparaissait, l’ermite poursuivrait sa vie d’ermite. Les révoltés, eux, se trouveraient au chômage technique. L’ermite ne s’oppose pas, il épouse un mode de vie. Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. Il est physiquement inoffensif et on le tolère comme s’il appartenait à un ordre intermédiaire, une caste médiane entre le barbare et le civilisé.” Dans les forêts de Sibérie

21. “La réclusion dans les bois lui avait donné une étrange conception du monde. Il croyait les objets animés de forces incorporelles, les éléments chargés de signes, le monde matériel fondé sur un ordre mystérieux, les animaux et les plantes dépositaires de secrets immémoriaux. Dans la partitions de son univers, le moindre événement – le vol d’un oiseau, le froissement d’un serpent ou le rythme des vagues – était un signal que le cosmos envoyait à la surface de la Nature, à destination des âmes initiées. Les Hommes, eux, et même ce sacré Pavel, n’étaient que des automates, tristes esclaves de leurs passions, abrutis de désirs et prisonniers de leurs codes. Des machines avec lesquelles il fallait bien converser de temps en temps pour que ne s’atrophient pas les maxillaires.” Une vie à coucher dehors

Conclusion : “Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu” Dans les forêts de Sibérie

“La liberté existe toujours. Il suffit d’en payer le prix.”
Montherlant

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