Chapitre 
XXI : “Interdit aux chiens et aux lobbies”


À mon arrivée au Parlement européen, en 1994, un petit incident va m’édifier sur le fonctionnement de l’Europe.
 On frappe à ma porte. Je n’ai même pas le temps de réagir. Un jeune homme tourne la poignée, se plante devant moi.
 Il représente GlaxoSmithKline, un grand laboratoire pharmaceutique.

Il veut extorquer mon soutien à un projet de directive controversé qui va être débattu en séance plénière à Strasbourg. Je lui demande de quel droit il est parvenu jusqu’à mon bureau. Surpris mais toujours souriant, il me répond qu’il est le policy manager d’un lobby dûment accrédité. C’est son métier de venir ainsi visiter les députés pour les gagner à la cause d’un groupe de pression. Je suis stupéfait. Je le renvoie à ses commanditaires. Bien résolu à ne pas céder aux influences. Mes voisins qui m’entendent ainsi grommeler s’en amusent :
– Il faudra bien qu’il s’y fasse…Le lendemain, c’est le même scénario qui recommence. Cette fois-ci, c’est une jeune fille, elle a le chef inondé de blondeur. Elle m’apporte une bouteille de vin rouge dont l’étiquette mentionne : « Boire peut aussi causer le cancer » ; elle explique qu’elle représente les petits commerces de buralistes. Aussitôt, je réalise qu’elle défend la grande industrie du tabac, parmi les quelque cent soixante représentants de Philip Morris à Bruxelles. Même réaction, malgré ses yeux bleus. La comédie se reproduit dix fois à l’identique. Je fais fabriquer une pancarte en carton bistre : « Interdit aux chiens et aux lobbies. »Ici, on croule sous les liasses de notes et de documents. L’Europe est un tigre de paperasse : on vous inonde de mails, de fausses informations, de petits cadeaux, d’invitations multiples. Malgré tout, certains solliciteurs insistent pour prendre rendez-vous, organiser une réunion, pour me suggérer des amendements, au bar qui jouxte l’hémicycle avec ses sièges multicolores, le Mickey Mouse Bar. Heureusement, avec le temps et grâce au bouche-à-oreille, ils finissent par se lasser. Ils se donnent le mot : « Porte numéro 48 : mauvais client. » Si tous les élus faisaient pareil…Ils sont trente mille à faire ce métier d’importuns du matin. Ils appartiennent à toutes sortes de cabinets installés à Bruxelles, et travaillent au nom des grands groupes industriels mondiaux. Leur job consiste à infléchir les lois, à bloquer certains textes ou au contraire à garantir leur adoption. Ils servent des intérêts privés, puissants, à visage découvert ou non. Les enjeux sont d’importance : il suffit d’une seule norme nouvelle pour sauver une industrie ou la couler. 
C’est une offensive permanente, de tous les instants. Il s’agit de séduire les votants, de retourner, de débloquer les votes. Les membres du Parlement sont ainsi soumis à un tir nourri d’argumentaires, d’amendements prédigérés, prêts à être déposés, de demandes de rendez-vous. Ils sont surveillés, épiés, listés, mitonnés. Et parfois gratifiés. Les lobbyistes, qui ont du tact et de l’entregent, ne vont pas voir n’importe qui. Ils apprennent à cerner leurs interlocuteurs. Ils ont, par-devers eux, qui passe de main en main, un « tableau de profils ». Ils connaissent tout sur chaque député. Jusqu’aux péchés mignons et défauts de la cuirasse.En fin de matinée, une sonnerie nous appelle, nous quittons nos bureaux. Pour descendre voter dans l’hémicycle. Pendant deux heures, de midi à quatorze heures, nous enchaînons les nière. Comme tous mes voisins, je mets la main dans mon boîtier clignotant, en face de moi. C’est le fameux vote électronique. Avec trois doigts, je pianote. Rouge, c’est non. Vert, c’est oui. Blanc, c’est l’abstention. Les choses vont si vite qu’on ne sait pas toujours ce qu’on vote. Mais on devine que, derrière chaque vote, il y a un lobby. Derrière chaque texte – feuille de route, directive, soft law – il y a l’ombre d’un gagnant. Pas une PME. Elle n’aurait pas les moyens de démarcher les députés. Non, une grosse, une très grosse firme transnationale qui a pignon sur rue et le porte-monnaie ouvert.

Certains universitaires ont estimé la dépense totale du lobbying à Bruxelles à trois milliards d’euros par an. Les couloirs grouillent de ces agents d’influence qui opèrent pour le « Business Europe », regroupant les MEDEF européens, le Conseil européen des industries agrochimiques, autour de Bayer et Monsanto, l’industrie pharmaceutique, autour de Pfizer et GlaxoSmithKline, le monde du pétrole et de l’énergie, autour d’Exxon Mobil, les géants de la finance, autour de Goldman Sachs et de la City de Londres.
 Tout ce système de pressions et de harcèlement est archi-légal. Il suffit d’être agréé pour venir jusqu’à l’hémicycle. Dans cette petite république du clair-obscur, on pratique le mandat impératif, pourtant réputé nul dans notre loi fondamentale.
 L’Europe considère même que c’est dans leur expertise apportée au législateur européen dès la gestation et même la fécondation des lois que les lobbies déploient toute leur efficacité. 
Ils dictent 75 % des cent soixante-quinze mille pages de normes européennes, ce sont de véritables « auxiliaires législatifs ». Ils exercent une sorte de deuxième « gouvernance », une gouvernance de l’ombre, offensive, efficace, qui perfore tous les blindages, avec un arsenal inouï. C’est la démocratie de la zone grise.

Quand on rechigne à recevoir tous ces petits législateurs retors et malicieux, on bute sur eux dans les couloirs. Je me souviens de ma rencontre, un matin d’hiver, avec les démarcheurs de l’ILSI, le puissant lobby des multinationales des pesticides et de biotechnologies. Je venais de dénoncer le Gaucho et le Régent. J’ai vu, de mes yeux vu, leur classeur. Les députés étaient rangés sur des fiches, en trois colonnes de couleurs contrastées : dans celle des jaunes, figuraient les photos des députés « abordables ». Dans celle des rouges, étaient répertoriés les récalcitrants « à ne pas contacter ». Dans celle des gris, figuraient les « prospects », à « démarcher avec doigté ». La colonne des jaunes était impressionnante.

Un jour de session, j’ai assisté à une scène éclairante, hilarante. Un vent de panique soufflait dans les travées, des députés couraient dans tous les sens : des journalistes du Sunday Times s’étaient fait passer pour des lobbyistes. Certains collègues avaient accepté de l’argent en échange du dépôt d’amendements législatifs. Plusieurs eurodéputés, notamment un Roumain et un Slovène, anciens ministres, durent démissionner, pris la main dans le sac. Beaucoup d’autres cédaient à l’affolement. L’hémicycle était blême. Les visages, défaits. L’épouvante était palpable sur tous les bancs.

Les lobbyistes tiennent à leur réputation, qui est d’être ponctuels – c’est le métier qui veut cela. S’ils paient, c’est rubis sur l’ongle. À Bruxelles, l’essentiel de ce qui se fait ne se voit pas. Ce qui se trame ne se dit pas. Rien ne transpire, rien n’affleure. C’est un monde obscur. L’Europe est un être des abysses, ce qu’elle craint, c’est la lumière. Personne ne connaît la Commission. Et pourtant, nous savons tous que c’est elle qui pilote l’Union – plus précisément une poignée de très hauts fonctionnaires qui contrôlent les commissaires. Même quand elle est, avec son nouveau président, un bateau ivre, elle commande aux gouvernements.

À Bruxelles, on ne se livre jamais à des postures ostentatoires. On reste dans l’ombre. Tout est discret, ouaté, cotonneux : les influences, les profits, les déréglementations aussi.

Le lobbying sert à enrichir les puissants et à imposer un nouveau modèle sociétal. Sans jamais apparaître sur la place publique. Les grands vainqueurs sont la finance, l’agroalimentaire et la pharmacie, au cœur de la toile d’araignée. Grâce à l’opacité des procédures et à la faiblesse du contrôle démocratique, les politiques de démantèlement vont bon train. Il y a comme un concours de belle humeur entre les firmes richissimes qui ne veulent plus de frontières, d’États, de nations et les « Européens convaincus » qui militent au service de la mondialisation heureuse du « No limit ».

Quand un pouvoir est ainsi déterritorialisé, déraciné, il devient abstrait, lointain, facile à circonvenir. Le peuple ne le surveille plus. Il n’est plus de chair humaine. C’est une aubaine pour ceux qu’on appelle les « experts », et pour les réseaux invisibles au service des stratégies d’influence du fondamentalisme marchand et financier.

Nos concitoyens réclament partout de la proximité, ils voudraient un pouvoir plus proche, personnalisé, responsable. Il s’agit d’une aspiration profonde, informulée. Comment la classe politique y répond-elle ? En faisant le contraire, c’est-à-dire en éloignant tous les centres de décision et en diluant les responsabilités : ainsi affaiblit-on les communes où le pouvoir est incarné, au profit des intercommunalités que personne ne connaît, qui sont impersonnelles, budgétivores, paperassières. À l’étage du dessus, on tue les départements, pourtant à forte identité, au profit de régions abstraites aux contours artificiels qui démembrent les nations, au nom de l’« Europe des régions ». Cette spirale infernale continue avec l’affaiblissement des États au profit des instances européennes hors-sol, et de l’Europe elle-même au profit de la gouvernance mondiale. À tous les étages, c’est l’irresponsabilité et l’absence de contrôle. Un empilement d’univers corruptibles, loin des gens qui voudraient savoir, loin des yeux qui voudraient voir.

À Bruxelles, la porosité aux intérêts privés relève d’un modèle indépassable. D’abord parce que les deux cents comités et trois mille groupes d’experts qui y sont établis effacent la frontière entre l’économique et le politique, en assurant la victoire du premier sur le second. Ensuite à cause des « carrières essuie-glace », comme on les appelle là-bas, qui se traduisent par le va-et-vient incessant des oligarques entre la sphère publique et la sphère privée.

Les quarante-trois directions générales de la Commission sont les cibles stratégiques du lobbying. Le pouvoir normatif européen est concentré entre les mains des hauts fonctionnaires qui sont à leur tête. Ceux-là sont mieux payés que des ministres nationaux, ils sont intouchables, inamovibles, et bénéficient d’une immunité judiciaire à vie. Ces mandarins ont la parfaite maîtrise des mots de passe, des codes et du jargon communautaire. On les convoite, on les guette. Ils valent de l’or. Imprégnés d’idéologie mondialiste, ils garantissent par leur présence une sorte de « raison d’État » de l’Europe post-étatique.

Les lobbies et les grands groupes recrutent la plupart de leurs agents d’influence parmi ces administrateurs et les commissaires eux-mêmes. On passe du lobby à l’administration et de l’administration au lobby.

L’industrie du lobbying fonctionne ainsi dans une « zone grise » où le risque de mélange des genres, voire de corruption, est élevé. Au Parlement, on s’en amuse. Quand deux députés croisent un commissaire à la buvette, ils ouvrent, dans son dos, les paris sur son avenir : le jeu consiste à deviner, à travers l’activisme de l’impétrant, quelle sera sa « piste d’atterrissage », dans quelle firme ou quel lobby il finira sa carrière. C’est ce qu’on appelle le grand passage, la revolving door, la porte tambour, le tourniquet.À vrai dire, l’exercice n’est pas difficile : personne ne se dissimule. C’est ainsi que le commissaire aux Télécommunications, l’Allemand Martin Bangemann, a rejoint, en 1999, Telefonica. Il avait organisé, pendant ses dix années à Bruxelles, la libéralisation des télécommunications. Il n’a pas ménagé sa peine. Le voilà récompensé. Günter Verheugen, lui, s’est beaucoup occupé des banques européennes. Il a tout naturellement rejoint le lobbying bancaire, auquel il a rendu tant de services. Quant à Meglena Kouneva, chargée de la réglementation des tarifs bancaires, elle ne pouvait atterrir que dans une banque, la BNP Paribas.


CEO Carrousel2

Souvent le scandale affleure. On l’étouffe. Parfois, c’est impossible, il éclate, comme dans l’affaire du « Dalligate », en 2012, quand le commissaire à la Santé, John Dalli, fut soupçonné d’avoir extorqué des millions d’euros à l’entreprise Swedish Match, en échange de l’adoucissement des règles de la directive sur le tabac. Dans cette affaire toujours en cours, l’intéressé crie au complot.

Par-delà la course aux carrières individuelles et l’échange douteux des services rendus, j’ai découvert et rencontré des réseaux d’influence d’une tout autre ampleur, planétaire, qui œuvrent discrètement à la création d’une arène marchande transatlantique et au dépassement de l’Europe postnationale.

Toutes ces éminences de l’aréopage bruxellois, cultivant la même idéologie, communient aux deux espèces du libéralisme économique et du libéralisme sociétal, portés par la même religion du « No limit ».

À leurs côtés, combattent des alliés objectifs, les puissants relais des réseaux LGBT. Quand je suis arrivé au Parlement européen, ce fut ma première surprise : près d’un quart des députés européens sont membres de l’intergroupe des « lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels ». Dans mon groupe, Indépendance et Démocratie, il y avait ainsi un député qui a changé de sexe entre deux mandats : au premier, elle était un homme ; au deuxième, il devient une femme, incarnant à elle seule et par sa propre mutation la chère parité.

L’intergroupe LGBT est, de loin, le plus important des vingt-huit intergroupes actuels du Parlement européen.

Je me suis livré à un petit calcul au résultat éloquent : au cours des cinq dernières années, le Parlement européen s’est ainsi prononcé deux cent cinquante fois sur des textes liés à l’orientation sexuelle et à l’« identité de genre », adoptant plus de cent rapports positifs sur la question. C’est dire que l’hémicycle est ainsi maintenu sous pression et qu’il se passionne pour la théorie du genre.

Je revois les visages défaits de mes collègues démocrates-chrétiens votant, comme des idiots utiles, la « feuille de route de l’Union européenne contre l’homophobie ». Sous le drapeau de la couronne mariale, c’est la peur qui rôde dans les travées. Ce mécanisme de chantage a été inspiré par l’International Lesbian and Gay Association. Ce lobby d’une puissance insoupçonnée, dont le siège est à Bruxelles, reçoit lui aussi des subventions de la Commission européenne, du financier George Soros et du département d’État américain. Tout ce petit monde sert un projet de société ou plutôt de dissociété. En toute tranquillité. Le peuple est si loin… C’est le lobby LGBT qui a obtenu que l’Union européenne couronne en 2014, au concours de l’Eurovision, Conchita Wurst, née Tom Neuwirth – un chanteur transformé en chanteuse à barbe. Conchita devait être ensuite reçue en grande pompe au siège viennois des Nations unies, le 3 novembre 2014. Le secrétaire général de l’ONU l’a élevée, dans un discours vibrant, à la dignité d’« icône culturelle », si précieuse pour lutter, dans le monde d’aujourd’hui, « contre la discrimination, la transphobie et l’homophobie ».

La machine bruxelloise tourne à l’abri des médias. Dans un consensus admirable où les trois grands groupes votent comme un seul homme 95 % des textes, où les souverainistes sont tenus en lisière. Frappés d’interdit moral, houspillés, insultés, traités de fascistes – europhobes, xénophobes, homophobes. Le président Schulz, un socialiste allemand autoritaire, soupçonneux, vindicatif, fait respecter le cordon sanitaire autour des opposants. Grâce à lui, l’ordre règne à Bruxelles.

La grande broyeuse est loin de tout. Et de toute censure. Les gens s’imaginent que le lointain est plus sage que le voisin. J’ai entendu tant de candides s’exclamer :
– Heureusement que l’Europe est là pour corriger nos politiques ! Elle finira par remettre de l’ordre.

Comme l’a déclaré le numéro deux du patronat français de l’époque, Denis Kessler, « l’Europe est une machine à réformer la France malgré elle ». Et son collègue socialiste, le « doux » Pascal Lamy d’ajouter : « Les chefs d’entreprise français sont européens parce qu’ils ont compris que la remise en ordre et la marchéisation [sic] de l’économie française sont faites par l’Europe, grâce à l’Europe et à cause de l’Europe. » Cela a le mérite d’être clair, même si le « tout-marché » bruxellois est loin d’être un gage de remise en ordre.

J’ai vu, j’ai lu, j’ai entendu, en quelques années, se dessiner la grande dérive, la grande aliénation, la grande dépossession, la grande infiltration.

Ce que les États ne font plus pour les peuples, personne ne le fera à leur place. Quand il faut arbitrer au nom du Bien commun, d’autres rendent les arbitrages. C’est la foire d’empoigne entre les apprentis sorciers. Le commissaire chargé du marché intérieur, l’Irlandais Charlie McCreevy, est allé jusqu’à professer son amour pour les hedges funds qui sont, selon lui, « un catalyseur pour le changement » : « Ils suscitent la crainte de Dieu chez les dirigeants politiques. »

Dans ce dominium mundi, cet empire mou du management, ceux qui commandent se montrent rarement. Personne ne maîtrise plus rien. Nous assistons à une reféodalisation planétaire, les puissances publiques s’éclipsent, s’évanouissent sous les coups de boutoir des empires transcontinentaux et transhumanitaires qui, bientôt, se partageront la planète. Ils veulent l’individu et le monde, rien d’autre.

La vie politique nationale n’est plus qu’un simulacre.

– Le Moment est venu de dire ce que j’ai vu, Philippe de Villiers (2015)

1 commentaire

  1. Liliana, Li multumim de recomandari, cred ca Hotelul Pax l-am vazut, am trecut pe langa el anul trecut. Ai dreptate, e convenabil, in plus in zona garii mancarea nu e scumpa, ai taxiuri ce te duc cu 5 ron in centru sau pe jos in 10-15 minute maxim