La 24e édition de la Journée mondiale de l’eau s’ouvre aujourd’hui. À l’heure où plus d’un milliard de personnes sur terre n’ont toujours pas accès à l’eau potable, Emmanuel Poilane, directeur de France Libertés, dénonce la mainmise des multinationales de l’eau sur ce bien commun vital. Entretien.

Vous dénoncez l’exportation du modèle français de privatisation de l’eau dans les pays du Sud. Quels sont les effets concrets de l’implantation de grands groupes comme Veolia ou Suez dans ces régions du monde ?

Emmanuel Poilane Lorsqu’elles s’implantent, ces entreprises importent un modèle économique qui impose de disposer de revenus suffisants pour avoir accès à de l’eau, certes de très bonne qualité, mais très chère. Or, le milliard de personnes qui, aujourd’hui, dans le monde n’ont pas accès à l’eau potable n’ont pas les moyens de payer les factures des grands groupes. Dans ce contexte, les États et les collectivités territoriales doivent mettre en place des systèmes adaptés à la réalité du terrain, qui peuvent aller des bornes-fontaines à des réseaux entiers d’eau ou d’assainissement. Le copier-coller de modèles occidentaux, comme le pratiquent les multinationales, ne fonctionne pas et peut être la cause de véritables guerres de l’eau, comme ce fut le cas en Bolivie, en Argentine ou au Kenya.

 

Le dernier forum mondial de l’eau a-t-il permis des avancées en la matière ?

Emmanuel Poilane Malheureusement, les forums mondiaux de l’eau ne permettent pas d’avancées, avant tout parce qu’ils ne sont pas reconnus officiellement comme un espace de négociation internationale sur le sujet. La dernière édition, en Corée du Sud, a tourné à la caricature, se résumant à une approche business portée par les grandes entreprises, principalement sud-coréennes. Au début des années 1990, pourtant, le sommet de la terre de Rio avait permis une véritable avancée concernant l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement. Des crédits avaient été débloqués et des programmes de développement entiers avaient été menés à bien. Mais les objectifs du millénaire, adoptés en 2000, n’ont pas fixé d’objectif propre à l’eau. Les financements ont disparu progressivement… L’adoption, par les Nations unies, des nouveaux objectifs de développement durable, en septembre dernier, permettra peut-être de relancer les choses.

 

En quoi une gouvernance mondiale de l’eau serait la solution pour mettre fin à la « marchandisation scandaleuse » de ce bien commun ?

Emmanuel Poilane C’est un combat très compliqué. Lors de la campagne que nous avons menée contre les coupures d’eau en France, nous nous sommes rendu compte que les élus, de droite comme de gauche, sont eux-mêmes dans une approche économique de la gestion de l’eau. L’importance de partager l’accès à l’eau dans une approche sociale s’est progressivement effacée derrière une approche purement économique, résumée à l’équation : si on interdit les coupures d’eau, les impayés vont exploser et le service va s’en trouver économiquement déstabilisé. Il a fallu se battre devant les tribunaux pour que, petit à petit, les élus changent leur vision. Or, pour moi, les choses sont simples : quand on n’est pas capable de trouver les financements pour permettre à tous d’accéder à l’eau, je ne vois pas bien comment on peut donner du sens aux sociétés dans lesquelles on vit. Et ceci vaut aussi bien sur le plan national qu’international.

 

La réappropriation publique des réseaux d’eau est-elle la solution ?

Emmanuel Poilane Aujourd’hui, sur la planète, 90 % des réseaux d’eau sont publics. Mais nous sommes face à des pressions de plus en plus importantes sur la ressource en eau. Les pénuries se multiplient et l’eau est de mauvaise qualité, souvent polluée. Les traitements sont excessivement chers et la ressource, qui ne pesait pas du tout sur le pouvoir d’achat des ménages au XXe siècle, pèse aujourd’hui très lourd. Si l’on ajoute à cela le fait que les multinationales de l’eau ont largement abusé sur la facture, on comprend pourquoi la remunicipalisation de l’eau est un sujet qui revient sur la table. Preuve, aussi, que la question d’accès à l’eau et du service public fait l’objet d’un véritable engagement citoyen.

 

Une loi pour garantir l’accès à l’eau

Lancée par une quarantaine d’associations dont France Libertés, une proposition de loi a été déposée en 2013 par les députés de cinq groupes parlementaires. Elle vise à traduire dans le droit français les dispositions de la résolution des Nations unies signée en juillet 2010 et validant le droit à l’eau pour tous. La date de mise à l’ordre du jour du texte à l’Assemblée nationale devrait, enfin, être annoncée aujourd’hui.

Aucun commentaire