Pour Robespierre « Sparte brille comme un éclair dans des ténèbres immenses ». Il trouve à Sparte la vertu, l’égalité, la soumission à la loi, la dévotion à la patrie ou la régénération du citoyen grâce à l’éducation. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, sur le plan des idées politiques, Lacédémone devance largement Athènes et fait presque jeu égal avec Rome.

Saint-Just, l’ami fidèle, considère lui que « le monde est vide depuis les Romains ». La réaction thermidorienne et le développement de la pensée libérale enterre les lois de Lycurgue. « Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte, déjà Napoléon perçait sous Bonaparte » écrit plus tard Victor Hugo.

Depuis qu’on s’intéresse à la pensée politique en Occident, la cité antique de Sparte n’a jamais cessé d’être évoquée. Elle est même, tout comme Athènes, une des rares réalisations politiques et juridiques à devancer les idéaux des auteurs dont nous avons des traces et des souvenirs tangibles en ce domaine. Platon l’a érigée en modèle, Aristote et Isocrate l’ont tout à la fois critiquée et louée, à l’époque même où se maintenaient les fameuses institutions de Lycurgue1. Rome, dont le mode de gouvernement, sous sa forme républicaine, pouvait se rapprocher de Lacédémone, redécouvre ces anciennes lois sous les plumes de Polybe et, surtout, de Plutarque2. Les références à l’antiquité grecque sont certes moins présentes au Moyen-Âge, mais Sparte revient avec la Renaissance, notamment en Italie où le modèle de la cité-État permet des comparaisons, parfois pertinentes, parfois abusives, avec les républiques anciennes. Lacédémone devient le symbole du régime mixte 3 En France, Sparte opère son retour par le biais de la pensée protestante, principalement celle des Monarchomaques qui remettent en cause la toute-puissance d’un pouvoir royal catholique défavorable à leurs intérêts en érigeant face à lui l’image des Éphores 4. Ces magistrats issus de l’élément populaire devaient en effet brimer l’autorité des rois. A partir du XVIesiècle, Sparte, soutenue par les nombreuses traductions de Plutarque, va donc tracer son chemin dans notre pays. Bien que discrète au XVIIe, elle transparaît dans les récits utopiques, où l’on vante les vertus de modèles aristocratiques 5 ou, plus hardiment, celles de sociétés égalitaires 6. En tout état de cause, elle vient toujours en appui à l’opposition à l’absolutisme monarchique. C’est avec cette réputation qu’elle aborde les esprits des Lumières. Mably et Rousseau, imprégnés de Plutarque, se chargent de redonner vie au « mythe » Spartiate et leurs ombres planent sur les hommes de la Révolution qui, devant fonder une république, se parent à nouveau du déguisement antique 7.

Celui qu’on a nommé l’incorruptible a été un des piliers d’une certaine idée de la Révolution 8. Il est d’ailleurs demeuré, après sa mort, une des figures de la « gauche » française, jusqu’à ce qu’il soit remplacé par d’autres icônes. Ainsi, même Babeuf, qui l’a un temps combattu, lui reconnaîtra des mérites dans la lutte pour l’égalité et la liberté. Sa permanence depuis 1789 dans le paysage politique permet de témoigner de la constance de ses vues. Sa pensée ne se résume pas à son action, à la « Terreur » et à son culte de l’Être suprême, elle s’analyse aussi au travers de ses discours, fort nombreux au demeurant, qu’ils soient prononcés devant les assemblées représentatives ou le club des Jacobins 9. La source de son souffle démocratique réside essentiellement dans sa lecture de Rousseau, spécialement Le discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes et Du contrat socia10. C’est aussi de là qu’il tire une bonne part de sa vision de l’Antiquité, lorsqu’il ne puise pas directement dans Plutarque, comme la plupart de ses contemporains. Il s’agit en effet de l’auteur ancien le plus traduit en France depuis la Renaissance, et donc le plus populaire 11. Il a su communiquer, bien des générations plus tard, son enthousiasme pour la morale et surtout pour ce qu’on a pris l’habitude de nommer la vertu, c’est-à-dire la dévotion et l’abnégation à l’égard du bien public, de la communauté à laquelle on appartient. Il est vrai que le style des Vies des hommes illustres est très accessible et assez plaisant. Aucun auteur français, qu’il soit philosophe, juriste ou penseur politique, n’a pu passer outre. Les Vies, complétées par les recueils moraux des Moralia et des Apophtegmes (ceux des généraux, des rois ou des Lacédémoniennes) contribuent à entretenir le mythe de Sparte : une société idéalement organisée, où les citoyens, complètement désintéressés, sont conduits par la seule vertu.

Les vues de Robespierre sur Sparte ne font pas exception, elles suivent le calque tracé par Plutarque et, plus proche de lui, par Mably, Rousseau, et Barthélémy qui, par son Voyage du jeune Anacharsis (1788) renouvelle l’idéalisation de la cité de Lycurgue. Cependant, ses responsabilités politiques, avec son entrée au Comité de Salut Public, le 27 juillet 1793, lui permettent d’afficher son inspiration, dont il prétend parfois s’écarter. Ses ébauches de réalisation d’institutions font de cette époque l’apogée de la référence Spartiate. Mais, très vite discrédité par la « Terreur », cet habit antique se déchire, et Robespierre sera donc le dernier à le porter.

La « démocratie » Spartiate. Entre Rousseau et Montesquieu.

il_570xN.854491089_ovcvL’abolition de la monarchie et la proclamation de la République ne sont qu’une première étape pour Robespierre. Il ne compte pas s’en satisfaire, la Révolution lui apparaît comme l’occasion providentielle de réaliser la démocratie rêvée par Rousseau, son maître à penser. Comme lui, il considère qu’elle ne peut se concevoir autrement que « directe » : « Le peuple veut le bien, parce que le bien public est son intérêt, parce que les bonnes lois sont sa sauvegarde : ses mandataires ne le veulent pas toujours, parce qu’ils veulent tourner l’autorité qu’il leur confie au profit de leur orgueil. Lisez ce que Rousseau a écrit du gouvernement représentatif, et vous jugerez si le peuple peut dormir impunément » 12. Pour lui, le régime représentatif se prête à l’abus. Les députés de la Législative auraient ainsi confisqué la souveraineté en 1792 et exerceraient une autorité quasi-despotique. La classe politique ayant, à ses yeux, besoin d’être régénérée, il prône le renouvellement complet de l’assemblée de la future Convention 13. Le peuple, s’il ne peut tout faire, comme le reconnaît Robespierre 14, doit faire preuve d’une grande attention dans le choix et le contrôle de ceux qu’il désigne pour le diriger ou pour porter sa voix. A ce titre, l’Antiquité offre un excellent terrain de réflexion 15. Les conceptions rousseauistes de la démocratie et de la souveraineté du peuple conduisent Robespierre à l’affirmation d’un fort pouvoir législatif 16.

C’est ainsi que, de façon très audacieuse, Robespierre fait figurer Sparte, au moins concernant une certaine époque de cette république, parmi les gouvernements démocratiques : « Une nation est vraiment corrompue, lorsqu’après avoir perdu, par degrés, son caractère et sa liberté, elle passe de la démocratie à l’aristocratie ou à la monarchie […] Lorsqu’après quatre cents ans de gloire, l’avarice a enfin chassé de Sparte les mœurs avec les lois de Lycurgue, Agis meurt en vain pour les rappeler » 17. Aucune autre forme de gouvernement que la démocratie, semble-t-il, ne trouve grâce à ses yeux.

Robespierre redonne vigueur à la théorie de Montesquieu sur les divers régimes, à savoir que si la crainte constitue le fondement de l’État despotique et l’honneur celui de la monarchie, le principe moteur des républiques est bien la vertu. Or, en bon lecteur du baron de la Brède, il aura remarqué que la vertu était plus nécessaire dans une démocratie que dans une aristocratie, celle-ci pouvant se contenter d’asseoir la domination de quelques-uns sur la « modération » qui n’est qu’une partie de la vertu 18. Ainsi, en faisant de Sparte le dernier refuge de la vertu dans un monde corrompu depuis la nuit des temps, Robespierre atteste la qualité de démocratie de cette cité : « Les siècles et la terre sont le partage du crime et de la tyrannie ; la liberté et la vertu se sont à peine reposées un instant sur quelques points du globe. Sparte brille comme un éclair dans des ténèbres immenses » 19.

Lorsque Robespierre parle de vertu, il entend ce terme comme tous ses prédécesseurs depuis Machiavel, c’est-à-dire la vertu « publique », qui se manifeste par le civisme et le patriotisme 20. Le préalable à l’affirmation de ces valeurs, c’est la lutte contre la corruption. Son discours du 17 pluviôse an II (5 février 1794) reflète ce désir de moralisation de la société à tous les niveaux : « Quel est le but où nous tendons ? La jouissance paisible de la liberté et de l’égalité ; le règne de cette justice éternelle, dont les lois ont été gravées, non sur le marbre ou sur la pierre, mais dans les cœurs de tous les hommes […] Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et généreuses éveillées par les lois ; où l’ambition soit le désir de mériter la gloire et de servir la patrie ; où les distinctions ne naissent que de l’égalité même ; où le citoyen soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple, et le peuple à la justice ; où la patrie assure le bien-être de chaque individu […] où toutes les âmes s’agrandissent par la communication continuelle des sentiments républicains et par le besoin de mériter l’estime d’un grand peuple ; où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le commerce la source de la richesse publique, et non seulement de l’opulence monstrueuse de quelques maisons. Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale à l’égoïsme […] un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, c’est-à-dire, toutes les vertus et tous les miracles de la République, à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie » 21. On remarque l’emprunt fait à Sparte. En effet, Lycurgue avait interdit l’écrit comme support matériel des lois. Il souhaitait lui aussi qu’elles se gravent dans les coeurs par leur pratique constante. Robespierre suit pas à pas le législateur de Lacédémone. Il veut régénérer l’homme, en faire un être conduit par la vertu, entièrement tourné vers l’État. Ce futur citoyen sera également apte à discerner le vrai du faux, en cultivant des valeurs simples et authentiques 22.

Certes la conclusion de Robespierre tend à marquer son opposition à tout régime monarchique, mais ce discours lui permet d’afficher clairement le modèle antique qui emporte sa préférence : Athènes est délibérément écartée au profit de Sparte, qui ici fait seule figure de véritable démocratie. Lycurgue n’a, pour l’instant, pas d’égal 23.

À l’instar de la plupart des auteurs depuis l’Antiquité, Robespierre associe la vertu et la frugalité, la seconde étant nécessaire à l’établissement de la première : « (…) la République n’a pour elle que les vertus. Les vertus sont simples, modestes, pauvres, souvent ignorantes, quelquefois grossières ; elles sont l’apanage des malheureux, et le patrimoine du peuple. Les vices sont entourés de tous les trésors, armés de tous les charmes de la volupté et de toutes les amorces de la perfidie ; ils sont escortés de tous les talents dangereux exercés pour le crime » 24. La richesse est bien évidemment attachée à la corruption, elle perturbe aussi la perception des vraies valeurs. La frugalité, à l’inverse, permet de rester à leur contact, de conserver le lien avec le bien public, et donc, selon Robespierre, d’accéder au bonheur de chacun 25.

À ce titre, la vertu ne peut pas non plus s’écarter de l’égalité. Rousseau n’est jamais bien loin : « Apprenez à goûter les charmes de l’égalité et les délices de la vertu […] et laissez au peuple, du pain, du travail et des mœurs » 26. Légalité, pour tout républicain, se traduit, en premier lieu, par la participation à la vie civique et politique.

C’est pourquoi Robespierre monte au créneau, le 11 août 1791, au moment où on discute de la nouvelle constitution à donner à la France, pour affronter les partisans d’un régime censitaire, soutenus par ceux qui désirent arrêter le processus révolutionnaire : « Est-il vrai que la probité, que les talents se mesurent réellement à la fortune ? […] je dis que les peuples libres ont dédaigné, ont méprisé cette garantie, que les plus grands législateurs de l’humanité l’ont regardé comme une injuste absurdité ; car les plus grands législateurs sont ceux qui ont fondé la législation sur la morale ». Il constate que même les plus grands esprits de ce siècle, inspirateurs de la Révolution, n’auraient pu participer ni aux assemblées ni au processus électoral : « Quelle serait la garantie de Rousseau ? Il ne lui eût pas été possible de trouver accès dans une assemblée électorale. Cependant, il a éclairé l’humanité, et son génie puissant et vertueux a préparé vos travaux. D’après les principes du comité, nous devrions rougir d’avoir élevé des statues à un homme qui ne payait pas un marc d’argent »27. Pour Robespierre, la richesse est bien plus le prix du calcul que de la sagesse. La fortune des particuliers ne doit pas entrer en compte dans la vie politique, elle est souvent plus un obstacle qu’un atout dans la poursuite du bien public28. La vertu doit demeurer le seul moteur de la révolution en cours et de la démocratie à établir. Robespierre fait remarquer, de surcroît, qu’il serait impossible de maintenir le patriotisme et l’énergie du peuple qui a soutenu la Révolution, et qui en protège les acquis, si on devait totalement l’écarter de la prise de décision29.


3994383621_a2f68ed974_bL’égalité selon Robespierre

Il réclame donc l’égalité politique. Sur ce point, il s’écarte de l’exemple Spartiate, qu’il se permet même de critiquer. Il n’approuve pas la division en castes en vigueur dans cette cité. Il est sensible au sort des hilotes et des autres classes inférieures à celle des Spartiates proprement-dits, les « Égaux »30, privés des droits civiques les plus élémentaires. Il se sert de cette comparaison antique pour attaquer l’idée de cens électoral, de nouveau débattue en 1793 à propos de la nouvelle constitution. Les Français les plus pauvres deviendraient ainsi leshilotes chargés de nourrir une nouvelle aristocratie formée de bourgeois31. C’est une des rares fois où Robespierre déniera le caractère démocratique des institutions Spartiates. Si la république de Lycurgue fait souvent figure de parangon dans ses discours, elle n’est pas un aboutissement, la France, instruite par l’histoire, est appelée à dépasser ce modèle : « Mais les Français sont le premier peuple du monde qui ait établi la véritable démocratie, en appelant tous les hommes à l’égalité et à la plénitude des droits du citoyen ; et, c’est là, à mon avis, la véritable raison pour laquelle tous les tyrans ligués contre la République seront vaincus »32. La constitution de l’an I répond à ce refus de l’inégalité politique issue du système censitaire.

Robespierre ne va pourtant pas jusqu’à demander l’égalité de fait. Il ne s’inscrit pas dans la lignée d’un Morelly ou d’un Mably : « Il ne fallait pas une révolution sans doute, pour apprendre à l’univers que l’extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux et de bien des crimes ; mais nous n’en sommes pas moins convaincus que l’égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins nécessaire encore au bonheur privé qu’à la félicité publique : il s’agit bien plus de rendre la pauvreté honorable, que de proscrire l’opulence » 33. Il n’est pas partisan de l’égalité de biens qui lui semble impossible. Il ne souhaite que réduire l’écart entre riches et pauvres, éviter à la fois l’indigence et l’opulence. Il ne remet pas en cause le droit de propriété, qu’il considère d’ailleurs comme un fondement essentiel de la nouvelle société 34, mais il cherche à la désacraliser. Il refuse son caractère absolu, un des premiers acquis de la Révolution, qu’il juge à l’origine de biens des abus. Cet attribut risque de mettre à mal l’autorité de l’État en lui opposant un droit inviolable, inhérent à l’intérêt particulier. Cependant la communauté de biens, que certains ont cru reconnaître dans les institutions lacédémoniennes, ne fait donc pas partie de l’univers robespierriste. Il le dit lui-même, il ne s’agit pas de « jeter la République française dans le moule de celle de Sparte » 35.

L’exemple Spartiate est ostensiblement écarté lorsqu’il s’avère gênant. Robespierre semble même se rallier à tous ceux qui se sont élevés contre la manie antiquisante qui a saisi les hommes de la Révolution. Comme eux, il met en évidence la différence de contexte et la distance entre les grands États modernes et les petites cités de Grèce, spécialement Sparte qui est en réalité la seule république ancienne admirée pour ses institutions (la démocratie athénienne ne commencera à être perçue positivement qu’à partir du XIXe siècle) : « Si quelqu’un croit pouvoir objecter aux vérités que je viens de développer, l’exemple de quelque peuple ancien ; qu’il veuille bien y réfléchir un instant ; il verra qu’il parle d’une petite ville dont les lois étaient fondées sur deux bases qui nous font horreur ; la pauvreté et la communauté de biens ; il verra qu’il n’y a rien de commun entre cette famille de républicains austères, et une nation de vingt-cinq millions d’habitants, dans les circonstances où nous sommes. Il sentira qu’un peuple qui sort du sein de la servitude, pour retomber entre les mains de l’intrigue, doit suivre une autre politique, que celle d’une société dont la liberté est assise depuis longtemps sur les lois et les mœurs » 36 Ce que Robespierre apprécie dans Lycurgue, c’est plus son effort de régénération de l’homme que l’établissement d’une société communautaire 37.

À l’exception de quelques traits qui le rebutent dans Lacédémone, la référence Spartiate est abondamment utilisée par Robespierre. Il montre notamment l’utilité du sentiment religieux entretenu dans cette cité, lorsqu’il perçoit les dangers pour l’autorité étatique de laisser répandre l’athéisme dans le pays : « Aussi je ne sache pas qu’aucun législateur se soit jamais avisé de nationaliser l’athéisme. Je sais que les plus sages mêmes d’entre eux se sont permis de mêler à la vérité quelques fictions, soit pour frapper l’imagination des peuples ignorants, soit pour les attacher plus fortement à leurs institutions. Lycurgue et Solon eurent recours à l’autorité des oracles […] Léonidas aux Thermopyles, soupant avec ses compagnons d’armes, au moment d’exécuter le dessein le plus héroïque que la vertu humaine ait jamais conçu, les invite pour le lendemain à un autre banquet dans une vie nouvelle » 38 Il prend également Sparte pour exemple, quand il expose ses idées en matière pénale, spécialement dans ses premiers discours dans lesquels il s’opposait alors à la peine de mort avec une grande conviction : « La plus terrible de toutes les peines pour l’homme social, c’est l’opprobre, c’est l’accablant témoignage de l’exécration publique » 39. La peine capitale était relativement peu prononcée à Sparte. Il est vrai que tout l’apprentissage des citoyens consistant à faire mépriser la mort, elle n’aurait pas eu l’effet punitif escompté. En revanche, la gloire étant la seule distinction permise, la dégradation civique devenait le supplice le plus affligeant. Il renvoie encore à Sparte sur certains sujets ponctuels, comme lorsqu’il a vainement tenté de s’opposer aux velléités guerrières attisées par l’exécutif et soutenues par une majorité de députés : « La guerre perdit la liberté de Sparte, dès qu’elle porta ses armes loin de ses frontières. La guerre habilement provoquée et dirigée par un gouvernement perfide, fut l’écueil le plus ordinaire de tous les peuples libres » 40.

Le dépassement de la référence antique

Très vite, sous la Convention, Sparte apparaît déjà comme dépassée dans la quête de la fameuse vertu. Robespierre s’émancipe même des grands philosophes de ce siècle. Il écarte ainsi le schéma fixé par Montesquieu et parvient à marier deux notions qui semblaient jusqu’alors incompatibles, la terreur et la vertu : « Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu ; elle est moins un principe particulier, qu’une conséquence du principe général de la démocratie, appliqué aux plus pressants besoins de la patrie » 41. La théorie de Robespierre met en relief la fragilité du régime démocratique : la simple invocation du peuple peut à tout moment le faire basculer dans le despotisme. Le raisonnement de Robespierre tendant à faire de la terreur une émanation de la vertu en temps de crise est très audacieux. Il y aurait donc une terreur « juste » issue de la démocratie et une terreur « partiale », celle exercée par une autorité despotique 42. Ici Robespierre flirte plus avec Machiavel qu’avec les penseurs de son siècle. Les Spartiates eux-mêmes n’ont jamais imaginé que la terreur pouvait inciter à la vertu. Leurs règlements sévères et leurs pratiques parfois cruelles ne relèvent pas du même esprit que la justice expéditive du Comité de Salut public et de ses tribunaux révolutionnaires. Robespierre ne voit pas que l’exercice de la terreur l’éloigne de la tâche qu’il s’est assignée.

Le signe de ce dépassement de Sparte se perçoit dans la mission sacrée qu’il confie à la France républicaine : « Seul, entre tous les peuples du monde, le peuple français est fait pour rétablir sur la terre le règne de la liberté. Seul il joint les vertus douces aux vertus énergiques, et la modération des peuples éclairés, à la vigueur des peuples libres. […] Il respecte les lois : il abat les tyrans […] il foudroie les despotes du monde et dissipe devant lui, leurs satellites comme la poussière » 43. Il est vrai que cet article prend plus la forme d’une harangue que d’un véritable projet politique, mais Robespierre n’en est pas moins convaincu du rôle unique et universel du peuple français. Au cours du VIe siècle avant notre ère, les Spartiates avaient chassé les tyrans d’un certain nombre de cités, puis, à la tête des Grecs, ils ont lutté contre l’envahisseur perse, enfin ils se sont érigés face à l’impérialisme athénien. Ils ont été à leur échelle les défenseurs de la liberté de l’Hellade, la France doit reprendre le flambeau dans un inonde bien plus vaste et bien plus complexe : « Une nation n’est pas illustre pour avoir abattu des tyrans ou enchaîné des peuples ; ce fut le sort des Romains et de quelques autres nations : notre destinée beaucoup plus sublime est de fonder sur la terre l’empire de la sagesse, de la justice et de la vertu » 44. Face aux exemples antiques, Robespierre affirme donc le caractère sui generis de la république française. Elle est bien plus avancée que ses anciennes sœurs dans le caractère démocratique de ses institutions. Sa capacité à dépasser le cadre de la cité justifie l’ampleur de son ambition et de son rayonnement.

En tant que grand inspirateur du Comité de Salut public, Robespierre va essayer d’intégrer dans son programme politique, au-delà de la terreur élevée au rang de principe, quelques réalisations dont on peut soupçonner une origine Spartiate.

Les visées « Spartiates » de Robespierre

Au sein du système Spartiate issu de la législation de Lycurgue, on peut puiser à l’infini des éléments en appui de bon nombre de théories politiques. Ce que Robespierre retient essentiellement dans cette œuvre, c’est la cohésion de la société et du corps politique. Il va s’employer sans relâche à atteindre lui aussi ce résultat.

L’amour de la patrie

fs-sparta01sRobespierre confère aux vertus martiales un rôle essentiel, surtout dans le contexte de périls intérieurs et extérieurs. CommeLycurgue, il voudrait extirper de l’homme toutes ses faiblesses. Le service de la patrie n’admet pas la peur, aussi, dans un discours sur le siège de Valenciennes, il accable Briez, qu’il accuse d’avoir abandonné ses troupes : « Si j’avais été à Valenciennes dans cette circonstance, je n’aurais jamais été dans le cas de vous faire un rapport sur les événements du siège, j’aurais voulu partager le sort des braves défenseurs qui ont préféré une mort honorable à une honteuse capitulation » 45. A cette attitude, il peut opposer l’exemple de Joseph Bara, jeune tambour capturé et tué par les Chouans en 1793 pour avoir refusé de renier la république 46, dont il se sert pour remuer les cœurs et attiser l’émulation et le courage inspiré par le patriotisme et l’attachement aux lois et aux valeurs du régime. La place qu’il voudrait lui accorder au Panthéon témoigne bien de ce désir de voir renaître le culte des héros : « Il n’est pas possible de choisir un plus bel exemple, un plus parfait modèle pour exciter dans les jeunes cœurs l’amour de la gloire, de la patrie et de la vertu, et pour préparer les prodiges qu’opérera la génération naissante. En décernant des honneurs au jeune Bara, vous les décernez à toutes les vertus […] Les Français seuls ont des héros de treize ans, c’est la liberté qui produit des hommes d’un si grand caractère. Vous devez présenter ce modèle de magnanimité, de morale à tous les Français et à tous les peuples : aux Français, afin qu’ils ambitionnent d’acquérir de semblables vertus […] aux autres peuples, afin qu’ils désespèrent de soumettre un peuple qui compte des héros dans un âge si tendre » 47. En effet, quel étendard pour la jeunesse française ! Une telle constance serait digne des faits les plus admirables ou les plus étranges rapportés par Plutarque au sujet des enfants de Sparte. Seul l’amour de la patrie peut faire mépriser à ce point la mort. Nourris par des valeurs républicaines les citoyens deviendront, tout comme les Lacédémoniens, les meilleurs remparts de l’État.

Pourtant, Robespierre ne souhaite pas abandonner l’amour de la patrie au seul domaine militaire. Il va donc reprendre ce qui avait été imaginé dans l’Antiquité pour maintenir la cohésion sociale et le sentiment d’appartenance à une même nation, à savoir les fêtes civiques 48. Il semble admirer la sagesse des législateurs anciens, Lycurgue en tête, pour avoir parfaitement analysé l’enthousiasme et l’énergie commune qui peuvent se dégager de tels rassemblements, qu’il ne restera plus qu’à orienter en faveur de l’État : « Il est cependant une sorte d’institution qui doit être considérée comme une partie essentielle de l’éducation publique, et qui appartient nécessairement au sujet de ce rapport. Je veux parler des fêtes nationales. Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs ; car les hommes rassemblés chercheront à se plaire, et ils ne pourront se plaire que par les choses qui les rendent estimables. Donnez à leur réunion un grand motif moral et politique […] On ne parle jamais sans enthousiasme des fêtes nationales de la Grèce […] on voyait un spectacle plus grand que les jeux, c’étaient les spectateurs eux-mêmes ; c’était le peuple vainqueur de l’Asie, que les vertus républicaines avaient élevé quelquefois au-dessus de l’humanité […] Combien il serait facile au peuple français de donner à ses assemblées un objet plus étendu et un plus grand caractère ! Un système de fêtes nationales bien entendu, serait à la fois le plus doux lien de fraternité et le plus puissant moyen de régénération » 49. Les Grecs étaient parvenus à cette communion si chère à Robespierre. Ces fêtes célébraient à la fois la liberté, l’amour de la patrie et le respect des lois 50. La France doit toutefois se distinguer, aller plus loin, aussi « l’incorruptible » y ajoute l’égalité, le peuple et, enfin, l’humanité 51. Les objectifs d’un État plus étendu et d’une nation plus nombreuse sont nécessairement plus ambitieux. Robespierre demeure dans cette optique de mission universelle du peuple français.

Les fêtes révolutionnaires souhaitées par Robespierre reflètent celles données à Lacédémone en requérant la participation de tous : « Vous y serez, braves défenseurs de la patrie, que décorent de glorieuses cicatrices. Vous y serez, vénérables vieillards, que le bonheur préparé à votre postérité doit consoler d’une longue vie passée sous le despotisme. Vous y serez, tendres élèves de la patrie, qui croissez pour étendre sa gloire et pour recueillir le fruit de nos travaux » 52. On sait, grâce aux anciens, que lors des fêtes Spartiates, qu’il s’agisse des Carnéia, des Hyacinthies ou des Gymnopédies 53, les hommes défilaient par ordre de génération, les vieillards en tête, ensuite les hommes faits, et enfin les jeunes gens, tout en entonnant des chants propres à leur état. Robespierre estime lui aussi que les anciens ont un immense rôle fédérateur, ils sont l’image vivante de la pérennité et du respect des lois. Tout comme à Sparte, la participation du sexe féminin revêt un caractère primordial : « Vous y serez, jeunes citoyennes, à qui la victoire doit ramener bientôt des frères et des amants dignes de vous. Vous y serez, mères de famille, dont les époux et les fils élèvent des trophées à la république avec des débris de trônes. Ô femmes françaises, chérissez la liberté achetée au prix de leur sang ; servez-vous de votre empire pour étendre celui de la vertu républicaine ! […] Qu’avez-vous à envier aux femmes de Sparte ? Comme elles, vous avez donné le jour à des héros ; comme elles, vous les avez dévoués, avec un abandon sublime, à la patrie » 54. Robespierre fait des filles et des femmes les inspiratrices et les gardiennes des vertus républicaines. Le peuple français tout entier doit être uni. Les fêtes constituent des points d’ancrage indispensables afin d’inculquer un sentiment de commune destinée.

Robespierre dévoile ce qui pourrait constituer le contenu de ces événements : « Ne pouvez-vous pas du moins, comme chargés de maintenir la liberté et les mœurs, ordonner qu’à certains jours, les chefs-d’œuvres dramatiques qui peignent les charmes de la vertu et les prodiges de la liberté, tels que Brutus, Guillaume Tell, Gracchus, seront joués de temps en temps au profit des victimes du despotisme ? […] Si nous voulons imiter, que n’imitons-nous pas ces institutions sublimes des peuples de la Grèce, ces jeux solennels où les artistes et les poètes, les orateurs qui avaient illustré leur pays et enflammé les cœurs de leurs concitoyens du feu sacré de la vertu et de la liberté, recevaient à la face du plus magnanime de tous les peuples, le prix de leurs talents et de leurs services » 55. Une fois encore, il met en exergue la vertu de l’exemple. S’il affirme par ailleurs ne pas vouloir imiter les Grecs, il situe néanmoins la république française dans leur lignée. La proportion des peuples et des tâches à accomplir diffèrent mais l’inspiration demeure identique.

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La fête de « L’Être suprême » est une illustration de cette copie de célébration antique, mais elle s’est trouvée en complet décalage avec les sentiments du public. Il faut dire que cette bizarrerie joyeuse trônant sur une politique de terreur avait de quoi inquiéter les citoyens. On a pu ainsi mesurer la distance entre les volontés des dirigeants et les aspirations du peuple.

Robespierre opère pourtant un tri parmi les institutions antiques destinées à souder les citoyens autour du bien commun. Ainsi, il rejette l’idée des repas républicains, les Syssities ou Phidities Spartiates 56. La méfiance prend ici le dessus sur sa volonté unificatrice. Il ne perçoit dans ces institutions que des repères de comploteurs 57. La fameuse phobie des factions altère son projet de cohésion nationale. Robespierre se pose en grand ordonnateur de la république. Il voudrait avoir l’œil sur toutes les institutions qui se créent. C’est lui qui doit orienter l’idée républicaine et définir le patriotisme. Il ne supporte pas que se développent des manifestations parallèles échappant à l’emprise étatique. Ici, parce que cela lui est commode, il se permet de prévenir ses compatriotes contre la manie anti-quisante et plus précisément l’exemple Spartiate : « Je pourrais vous étaler des descriptions brillantes de fêtes nationales, et produire peut-être un moment d’illusion, en vous présentant le fantôme de quelques institutions lacédémoniennes, étrangères à notre situation actuelle ; mais avant de s’occuper des détails il faut combiner le plan, et surtout établir les principes ; avant d’instituer le peuple, il faut le conserver et le constituer » 58. Cela démontre également que Robespierre ne se situe pas dans une imitation fanatique du modèle Spartiate. Il tient compte des différences de contexte.

Cependant, il n’a pas renoncé à réformer les mœurs des Français comme le fit Lycurgue en son temps, et le plan d’éducation qu’il soutient paraît en étroite symbiose avec les vues du législateur lacédémonien.

La reprise du plan d’éducation nationale de Michel Lepeletier

Robespierre a bien compris que l’esprit de la Révolution ne peut se maintenir que si on l’insuffle aux générations en devenir. La Révolution ne doit pas être un simple événement, une révolte, elle doit s’inscrire dans la durée. Elle doit marquer la naissance d’un homme nouveau 59. A cet effet l’éducation prend une importance considérable. Certes le débat sur cette matière avait débuté quelques décennies plus tôt, quand le pouvoir royal s’est décidé à mettre fin au rôle majeur des Jésuites. Une première vague de projets tendant à étatiser l’institution s’était alors développée avec des effets très limités 60. La Révolution, fondée sur de nouvelles valeurs et sur des principes différents de ceux de la monarchie, a redonné vigueur à l’effort de réforme 61. Ainsi, le 12 octobre 1789, la Constituante lance un appel solennel à tous ceux qui ont des vues sur ce sujet afin qu’ils les exposent. Ils affluent jusque sous la Convention. L’engouement pour l’Antiquité aidant, nombre de plans se réfèrent à la fameuse éducation Spartiate 62. Parmi ceux-ci, il y en a un qui retient plus spécialement l’attention de Robespierre, celui de Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, au point qu’il le présente lui-même à l’Assemblée, son auteur ayant été assassiné, et c’est à partir de ce projet qu’il va faire des propositions concrètes.

Dans l’optique d’une régénération de l’homme, la constitution de mœurs en adéquation avec le régime politique apparaît comme une priorité. L’accent sera donc mis sur la formation morale : « Quelles sont les choses qu’il importe surtout d’apprendre aux citoyens ? Ce sont les droits de l’humanité ; ce sont les devoirs de chaque homme envers son semblable ; ce sont les principes divins de la morale et de l’égalité » 63 En second lieu, toujours dans la même démarche, il faut s’attaquer à la formation du citoyen : « Il ne s’agit plus de former des ” messieurs ” mais des citoyens » 64. L’éducation organisée par l’État semble donc être le socle le plus approprié à de telles vues : « La patrie a seule le droit d’élever ses enfants ; elle ne peut confier ce dépôt à l’orgueil des familles, ni aux préjugés des particuliers, aliments éternels de l’aristocratie et d’un fédéralisme domestique, qui rétrécit les âmes en les isolant, et détruit, avec l’égalité, tous les fondements de l’ordre social » 65 Robespierre établit ainsi une corrélation indéfectible entre éducation nationale et démocratie.

Le caractère étatique, national, est encore accentué par Lepeletier qui ajoute que cette éducation devra être obligatoire 66. Cela rejoint la logique du projet de Robespierre, la régénération de l’homme. La latitude ou la négligence en ce domaine annihilerait tous les effets voulus. Aussi Robespierre retranscrit cette proposition dans un article III du projet de décret qu’il présente à l’Assemblée le 29 juillet 1793 : « L’éducation nationale étant la dette de la République envers tous, tous les enfants ont droit de la recevoir, et les parents ne pourront se soustraire à l’obligation de les faire jouir de ses avantages » 67.

Même s’il n’était pas le premier à le faire, Lepeletier avait perçu une différence fondamentale entre deux notions : l’éducation et l’instruction. Il juge qu’on ne s’est jusque-là occupé que de la seconde, c’est-à-dire le développement et l’exploitation des aptitudes de chacun à exercer tel ou tel métier ou à occuper certaines fonctions. L’éducation, elle, a une finalité plus universelle, elle touche tous les enfants quelle que soit leur condition. Elle est non seulement le socle des connaissances élémentaires, mais elle doit aussi insuffler l’esprit de la nation dans la jeunesse du pays. Cet aspect, qui n’a pas été envisagé dans un cadre national, a, par conséquent, fait l’objet de peu de soin 68. Il faut donc redonner à « l’éducation » sa primauté naturelle. Lepeletier s’est donc essentiellement intéressé aux règles et aux institutions ayant trait à l’enfance encore tendre, à l’âge où les esprits sont les plus disposés à recevoir les principes de la république et de la vie en société. A l’inverse de Lycurgue, il n’escompte pas poursuivre cette expérience au-delà, car les Français sont déjà imprégnés de certaines habitudes qu’il ne serait pas raisonnable de vouloir expurger : « Prolonger l’institution publique jusqu’à la fin de l’adolescence est un beau songe ; quelquefois nous l’avons rêvé délicieusement avec Platon ; quelquefois nous l’avons lu avec enthousiasme dans les fastes de Lacédémone : quelquefois nous en avons retrouvé l’insipide caricature dans nos collèges ; mais Platon ne faisait que des philosophes, Lycurgue ne faisait que des soldats, nos professeurs ne faisaient que des écoliers ; la République française, dont la splendeur consiste dans le commerce et l’agriculture, a besoin de faire des hommes de tous les états » 69. Les Spartiates n’étaient que des guerriers, les Français, conformément aux souhaits de Rousseau ou de Mably, aspirent à développer une vertu plus complète. Les principes démocratiques et les progrès techniques rendent indispensable l’exercice d’arts et de talents dans bien d’autres domaines.

Cependant, Lepeletier rejoint Lycurgue dans ses objectifs, notamment la formation d’un peuple nouveau 70. Dans cette opération de « mutation », le vocabulaire employé par Lepeletier est assez remarquable. À de nombreuses reprises il utilise des expressions tirées du monde de l’industrie, comme « matière première » ou « moule », afin de montrer ce que l’on peut obtenir d’esprits malléables : « Dans l’institution publique au contraire, la totalité de l’existence de l’enfant nous appartient ; la matière, si je peux m’exprimer ainsi, ne sort jamais du moule ; aucun objet extérieur ne vient déformer la modification que vous lui donnez » 71. L’éducation n’est pas autre chose que la « confection » de citoyens.

Lepeletier et Robespierre veulent atteindre un certain degré d’égalité. Il faut pour cela former la jeunesse à la discipline et à l’obéissance aux lois de la République : « Ployés tous les jours et à tous les instants sous le joug d’une règle exacte, les élèves de la patrie se trouveront tous formés à la sainte dépendance des lois et des autorités légitimes » 72. Cette discipline s’apparente à celle qu’on rencontre dans l’institution militaire, dont Lepeletier admire les vertus : « Voyez ce jeune soldat avant qu’il ne s’engage et retrouvez-le après qu’il a servi quelques temps ; ce n’est plus le même homme […] Combien ce moyen ne sera-t-il pas plus efficace, étant dirigé sur les organes souples et flexibles de l’enfance, modifié avec philosophie et mis en œuvre avec habileté et intelligence » 73. L’éducation dans la jeune république, tout comme à Sparte, sera donc toujours en étroite liaison avec les valeurs martiales.

Cela influe considérablement sur la forme et le contenu de l’enseignement. L’éducation doit tout d’abord être égalitaire. À ce titre elle sera dispensée autant aux garçons qu’aux filles dans la tranche d’âge la plus propice, à ses yeux, pour inculquer les principes républicains, et, subsidiairement, détecter les talents 74 : « Je demande que vous décrétiez que, depuis l’âge de cinq ans jusqu’à douze pour les garçons et jusqu’à onze pour les filles, tous les enfants, sans distinction et sans exception, seront élevés en commun, aux dépens de la République ; et que tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins » 75. La proposition est intégralement reprise dans les articles I et II du projet de décret de Robespierre 76.

L’éducation doit aussi tendre à la cohésion nationale, elle doit ignorer les différences sociales et unir dans un même élan riches et pauvres : « Osons faire une loi qui aplanisse tous les obstacles […] une loi toute en faveur du pauvre, puisqu’elle reporte sur lui le superflu de l’opulence, que le riche lui-même doit approuver s’il réfléchit, qu’il doit aimer s’il est sensible » 77. Lepeletier et Robespierre veulent que tous les regards se tournent vers la patrie au détriment des intérêts particuliers, source de divisions 78. L’idée d’égalité est organisée autour de la nation.

spartan-wrestling-21Aussi, concrètement, le plan de Lepeletier apparaît comme une imitation de l’éducation Spartiate. Il semble ignorer totalement le cadre familial. Son système vise plus à orienter les comportements qu’à apporter un savoir : « Continuellement sous l’œil et dans la main d’une active surveillance, chaque heure sera marquée pour le sommeil, le repas, le travail, l’exercice, le délassement ; tout le régime de vie sera invariablement réglé ; les épreuves graduelles et successives seront déterminées ; les genres de travaux du corps seront désignés ; les exercices de gymnastique seront indiqués ; un règlement salutaire et uniforme prescrira tous ces détails, et une exécution constante et facile en assurera les bons effets » 79. La vie de ces enfants abandonnés à l’État devra être de surcroît marquée du sceau de la frugalité : « Je désire que pour les besoins ordinaires de la vie, les enfants privés de toute espèce de superfluité, soient restreints à l’absolu nécessaire. Ils seront couchés durement, leur nourriture sera saine, mais frugale ; leur vêtement commode, mais grossier » 80. Enfin, s’il subsistait un doute quant à l’inspiration d’un tel projet, il reste à porter le regard sur le contenu physique de cette éducation : « Nos premiers soins se porteront sur la portion physique de l’éducation. Former un bon tempérament aux enfants, augmenter leurs forces, favoriser leur croissance, développer en eux vigueur, adresse et agilité ; les endurcir contre la fatigue, les intempéries des saisons, la privation momentanée des premiers besoins de la vie » 81. Sur ce point Lepeletier voudrait que l’effort soit maintenu chez les adolescents et les adultes, car la nation peut toujours en tirer profit. Il aimerait également, par ce moyen, entretenir une émulation constante entre les citoyens. Dans cette optique, Lepeletier rejoint volontiers le concept de fêtes nationales, cher à Robespierre, durant celles-ci chacun pourrait montrer sa valeur dans des épreuves que nous qualifierions aujourd’hui de sportives 82.

En dehors de ces activités dont la finalité militaire est probable, Lepeletier souhaite habituer les jeunes à l’effort par un travail manuel approprié 83 : « Après la force et la santé, il est un bien que l’institution publique doit à tous […] l’accoutumance au travail […] mais j’entends en général ce courage pour entreprendre une tâche pénible, cette action en l’exécutant, cette constance à la suivre, cette persévérance jusqu’à ce qu’elle soit achevée, qui caractérise l’homme laborieux » 84. Ce n’est pas l’épanouissement des enfants qui est ici en cause, mais l’intérêt de l’État. L’éducation ne doit porter que sur l’affermissement de qualités utiles à la nouvelle société : « Formez de tels hommes, et la République composée bientôt de ces robustes éléments, verra doubler dans son sein les produits de l’agriculture et de l’industrie. Formez de tels hommes, et vous verrez disparaître presque tous les crimes. Formez de tels hommes, et l’aspect hideux de la misère n’affligera plus vos regards. Créez dans vos jeunes élèves ce goût, ce besoin, cette habitude du travail, leur existence est assurée, ils ne dépendent plus que d’eux-mêmes » 85. A la différence du législateur spartiate, Lepeletier, suivant en cela Mably et Rousseau, assigne une place importante à l’activité agricole au sein même de l’éducation. Il ne s’agit plus de ne former que des soldats, mais le souci demeure néanmoins de former des citoyens obéissants et disciplinés 86. L’apprentissage de l’obéissance aux lois et aux magistrats sera initié par l’instauration de petits chefs parmi les groupes d’enfants. La méthode est une nouvelle illustration du retour aux institutions Spartiates. La discipline et l’émulation sont les maîtres-mots de cette éducation 87.

La formation de l’intellect dans le plan de Lepeletier n’intervient que de façon secondaire, encore qu’elle soit elle aussi orientée dans un sens particulier. En effet Lepeletier estime que dans cet âge tendre il n’est pas temps d’enseigner les sciences et les arts, ce qu’il faut c’est former des mœurs. Ainsi, l’éducation, telle qu’elle est ici entendue, doit se concentrer sur les grands principes à inculquer aux jeunes républicains, elle sera donc fortement empreinte de morale. On apprend des attitudes et des comportements : « Sans l’éducation nationale, il vous faut aussi renoncer à former ce que j’appelle les mœurs de l’enfant, qui bientôt, par ce plan, vont devenir les mœurs nationales ; et par là je veux dire la sociabilité ; son caractère, un langage qui ne soit point grossier, l’attitude et le port d’un homme libre, enfin les manières franches, également distantes de la politesse et de la rusticité. Entre citoyens égaux d’une même République, il faut que ces divers avantages de l’éducation soient répartis à tous : car on a beau dire, ces nuances, lorsqu’elles existent, créent d’incalculables différences et établissent de trop réelles inégalités entre les hommes » 88. Au sortir de cette institution, l’adolescent français devra ressembler à son lointain cousin lacédémonien idéalisé : il sera frugal, honnête, juste et prêt à toutes les grandes actions en faveur de sa patrie 89. Le mot régénération prend ici tout son sens, on rompt avec l’idéologie machiavélienne, très en vogue depuis l’affirmation de la monarchie absolue, qui aurait corrompu les coeurs et les esprits. Ce courant révolutionnaire qui place la morale sur un piédestal ne semble pas être un prolongement de l’idéal chrétien, il apparaît plutôt comme l’aboutissement d’une longue tradition, propre à la pensée politique française, initiée par Montaigne, reprise et poursuivie par Fénelon, Mably et Rousseau, s’inscrivant dans une opposition à une certaine forme du pouvoir royal.

En dehors de cet aspect, Lepeletier ne juge pas nécessaire d’étendre l’objet de l’éducation au-delà des connaissances strictement nécessaires à ses fins, à savoir, lire, écrire, compter, ainsi que quelques notions « d’économie domestique et rurale ». Il pense également pouvoir tirer profit, pour la république, des « récits des peuples libres et de la Révolution française » 90. Les anciens thuriféraires de Sparte avaient déjà relevé cette particularité de l’éducation de cette cité. Ils louaient Lycurgue d’avoir empli les jeunes esprits des exploits réels ou légendaires de leurs ancêtres, gonflant ainsi leur fierté et leur désir de maintenir une réputation qui se noie dans les temps homériques. Le respect des anciens n’est pas non plus une préoccupation étrangère au plan de Lepeletier. Il place les vieillards au cœur de son dispositif : « Formons une réunion doublement utile : je voudrais que les vieillards à la charge des communes d’un canton trouvassent leur asile dans une partie des établissements destinés à l’institution publique. […] Ainsi le saint respect pour la vieillesse, la compassion pour le malheur, la bienfaisante humanité, pénétreront l’âme de nos élèves avec leurs premières sensations, s’y graveront profondément ; leurs habitudes mêmes deviendront en eux des vertus » 91. Les anciens ont une sorte de fonction de passage, ils représentent auprès de la jeunesse la pérennité des institutions. Lepeletier semble viser le long terme car la France ne peut, à cette époque, se targuer d’une longue tradition républicaine. Néanmoins, cela révèle sa compréhension du processus de légitimation d’un régime qui ne peut se faire que par l’action du temps.

Robespierre, quant à lui ne trouve rien à redire sur le plan dont il fait la lecture. Peut-être l’a-t-il lui-même remanié et interprété, mais rien ne permet de l’affirmer. Le projet qu’il présente n’est qu’une mise en forme des idées de Lepeletier. L’article IV, par exemple, reprend mot pour mot des passages du plan d’éducation : « L’objet de l’éducation nationale sera de fortifier le corps des enfants, de le développer par des exercices de gymnastique, de les accoutumer au travail des mains, de les endurcir à toute espèce de fatigue, de former leur cœur et leur esprit par des instructions utiles, et de leur donner les connaissances nécessaires à tout citoyen, quelle que soit sa profession » 92. Robespierre n’ajoute que des modalités pratiques. Il fait état des questions qui restent à régler, comme la conception des nouveaux manuels 93 et tout ce qui a trait au mode de vie communautaire préconisé dans le plan : les exercices physiques, les travaux manuels, l’emploi du temps des enfants, leur nourriture, leur habillement… 94. La retranscription article par article du projet de Lepeletier démontre la sincère volonté de Robespierre d’instaurer cette éducation exclusivement étatique. Le moule Spartiate qu’il se défendait de vouloir appliquer au modèle français est bien présent.

Robespierre ne fait certes pas systématiquement référence à Sparte dans toutes ses interventions, mais on peut constater que son appréciation de la cité de Lycurgue est largement positive, et que seuls les impondérables de son époque l’empêchent d’en faire son parangon politique. C’est dans sa pensée qu’on mesure sans doute le plus l’impact de l’œuvre de Rousseau sur les hommes de la Révolution. L’auteur du Contrat social, des Discours sur l’inégalité ou sur les sciences et les arts, semble omniprésent. Mais lui-même, sur bien des points ne fait que transmettre une tradition antique, tant il est imbibé, comme d’autres avant lui, des écrits de Plutarque. C’est donc sous la Convention pré-thermidorienne que Sparte fait son retour le plus éclatant, avec quelques esquisses de réalisations. Cependant, elle atteint aussi là son apogée, et tombera en discrédit avec le régime qui l’a élevée. En effet, après Robespierre, Lacédémone cesse d’alimenter la pensée politique. Certes on pouvait lire encore quelques réminiscences chez Babeuf et les « Égaux », mais cet exemple n’est plus qu’une illustration comme une autre, à laquelle on préfère bien souvent Rome, et plus tard Athènes et sa démocratie, enfin perçue sous un jour favorable. Si pour Robespierre « Sparte brille comme un éclair dans des ténèbres immenses », déjà Saint-Just, l’ami fidèle, considérait lui que « le monde est vide depuis les Romains ». La réaction thermidorienne et le développement de la pensée libérale enterre les lois de Lycurgue. Une citation de Victor Hugo analyse parfaitement le phénomène : « Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte, déjà Napoléon perçait sous Bonaparte ».

Il est vrai qu’à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, Sparte entre à nouveau dans le champ de la pensée politique. Elle est évoquée par les extrêmes droites françaises et allemandes, ouvrant des perspectives malheureuses, mais ce n’est pas la même cité 95. La source a changé. Ce n’est plus à travers Plutarque qu’on aborde Lacédémone ; il est remplacé par les très anciens poètes grecs des VIIe et VIe siècles avant notre ère, Tyrthée, Alcman, Bacchylides ou Pindare. Ainsi on ne se réfère plus au législateur mythique, à ses lois et ses institutions 96, on préfère magnifier un peuple qui aurait su s’élever par ses qualités intrinsèques. Le concept de race s’est substitué à celui de loi.
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